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Extase et cruauté : de Dionysos à Nietzsche

Extase et cruauté : de Dionysos à Nietzsche

« Je suis de beaucoup l’homme le plus terrible qu’il y eut jamais ; cela n’exclut pas que je devienne le plus bienfaisant. Je connais la joie de détruire à un degré qui est conforme à ma force de destruction. Dans les deux cas j’obéis à ma nature dionysienne qui ne saurait séparer une action négative d’une affirmation. Je suis le premier immoraliste. C’est ainsi que je suis le destructeur par excellence. »  

Nietzsche, Ecce homo

Comme l’exprime Nietzsche dans cet aphorisme étonnant, Dionysos est simultanément le dieu de la cruauté et de l’extase, les deux étant indissociablement liés en lui. Nietzsche nous rappelle qu’il a été le premier dieu à être crucifié puis ressuscité, ce qui fait de la Passion du Christ une sorte de plagiat de celle de Dionysos. Le dieu grec a aussi en commun avec Jésus sa belle apparence douce et vaguement androgyne ainsi que son rapport favorable à la  gent féminine. Mais à la différence de Dionysos qui a eu des liaisons torrides avec de nombreuses déesses, le Christ n’aurait pas eu de rapports charnels avec les femmes qui l’ont aimé. Enfin, Dionysos et le Christ ont en commun aussi leur lien sacré au vin, le romancier grec Kazantsakis ayant vu avec pertinence que la transformation de l’eau en vin  par Jésus à Cana était un acte typiquement dionysien…
  Comme l’illustre bien la magnifique exposition qui a inspiré cette intervention, le corps en extase et le corps supplicié sont deux thèmes incontournables en peinture et en sculpture. Tous les grands peintres de l’Histoire depuis la Renaissance à nos jours se sont toujours fait un devoir de  peindre à la  fois un corps en extase et un corps supplicié, comme s’il s’agissait là des deux pendants incontournables de l’art. Et parfois, certains artistes ont réussi à rendre l’extase et le supplice d’un seul et même corps dans une seule  et même œuvre. La célèbre sculpture du Bernin, La transverberation de sainte Thérèse en l’exemple par excellence. Cette œuvre magnifique représente Thérèse d’Avila avec un sourire qui évoque sans équivoque l’extase orgasmique alors qu’elle est transpercée par une lance de feu tenue par un ange. Du reste, l’œuvre du Bernin est une inspiration directe d’un texte célèbre de la sainte espagnole où cette dernière compare son union mystique avec Dieu à une relation érotique à la fois douloureuse et délicieuse comme si elle était transpercée par cette lance de feu. On peut aussi rappeler ici que la célèbre peintre mexicaine Frieda Kahlo a vécu une expérience quelque peu comparable à celle de la sainte espagnole lors de sa terrible blessure dans l’explosion de son bus. Frieda Kahlo a été littéralement transpercée par une barre de métal et elle a évoqué à côté de l’horrible douleur, une sorte d’orgasme sexuel ! 
  Ce mélange d’extase et de cruauté très bien rendu par cette exposition « crucifixion-lévitation » est aussi au cœur  de certaines névroses comme l’a bien  montre Freud. Ainsi, la crise d’hystérie se présente comme un tel mélange d’extase orgasmique et de cruauté infligé par l’inconscient à sa victime. Freud n’est pas étonné qu’avant la psychanalyse, on ait pu prendre ces crises d’hystérie pour  des manifestations  de possessions démoniaques. Et Nietzsche lui-même, déjà passablement névrosé avant de sombrer dans la folie, passait très vite de moments d’extase créatrice à des moments de fureurs destructrices. Pour Jung, la  folie de Nietzsche est la conséquence de son identification trop extrême  à la figure archétypale de Dionysos qui a fini par le dévorer ! Mais Nietzsche n’avait-il pas déjà été dévoré  par ses « terribles Ménades » qu’ont été pour lui Elisabeth et Lou…

Jean-Luc berlet (exposé du 23 novembre 2017)  

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